Une autre manière de noter la musique
samedi 20 mars 2010
Lors d’une répétition de fin nov 2003 dirigée par Daniel Barbier (l’assistant de Michel Piquemal), Daniel nous expliquait que les aveugles entendaient beaucoup mieux que les autres. Je lui avais répondu que ça n’était pas vrai (les aveugles n’ont pas de 6è sens, il y en a même qui cumulent des problèmes d’audition avec leur cécité), mais que la façon dont la musique était notée en braille les condamnait à écouter. Je vais maintenant vous en dire un peu plus, sans trop vous noyer dans les détails.
Par la force des choses, un morceau de musique écrit en braille est fait pour être appris par coeur, car un musicien ne peut pas lire sa partition et jouer de son instrument en même temps.
Si l’oeil peut lire plusieurs lignes en même temps, la main ne peut lire qu’une seule ligne à la fois. La notion de portée ou de « système » (ensemble de portées écrites les unes sous les autres) n’a donc pas de sens en braille, les choses sont écrites ligne à ligne, les unes après les autres.
Un morceau de musique est découpé en phrases relativement courtes pour permettre au musicien de se repérer plus facilement. Au piano, par exemple, une partition commence par la première phrase à la main droite, puis la première phrase à la main gauche, vient ensuite la deuxième phrase (main droite, puis main gauche) et ainsi de suite jusqu’à la fin du morceau.
Une partition de chant commence par la musique de la première phrase, suivie de ses paroles, vient ensuite la seconde phrase (musique puis paroles), etc . Des signes intercalés entre les notes permettent de savoir comment placet les paroles. Dans une partition de choeur, on trouve d’abord la phrase de soprano (musique puis paroles), suivie de celle d’alto, celle de ténor, puis celle de basse. Un chanteur est donc également amené à apprendre son morceau par coeur puisqu’il ne peut lire la musique et les paroles en même temps.
La notion de clé (de sol, de fa,d’ut) n’existe pas en braille, la hauteur d’une note est repérée par un numéro d’octave. La première octave commence au « do » suivant et ainsi de suite.
Les notes d’un accord ne pouvant pas être écrites les unes sous les autres, un accord est noté au moyen de signes d’intervalles : à la main droite du piano, un accord est noté du haut vers le bas. L’accord parfait « do mi sol do » est noté en écrivant le « do » le plus aigu, suivi d’un signe de quarte, d’un signe de sixte et d’un signe d’octave. A la main gauche au piano, un accord est écrit du bas vers le haut, l’accord parfait « do mi sol do » est noté en écrivant le « do » le plus grave,suivit d’un signe de tierce, d’un signe de quinte et d’un signe d’octave.
A cela, il faut ajouter des signes de doigtés pour les instrumentistes, les nuances, les altérations, les accents, piqués et autres liaisons, tous ces signes intercalés entre les notes, et cela vous donne une idée générale de la façon dont la musique est notée. Sachant que le braille ne comporte que 64 caractères différents, il est souvent nécessaire d’utiliser plusieurs caractères pour former un même signe ; vous comprenez alors que les partitions en braille sont très volumineuses et parfois peu maniables. La Missa Solemnior de Gaston LITAIZE est écrite sur deux livres différents, un pour la partie d’orgue et un pour les voix. Lorsque les oeuvres sont importantes, je ne demande que la transcription de la partie de soprano.
Voilà pourquoi , s’ils veulent faire de la musique, les aveugles sont absolument obligés d’écouter, puisqu’il leur est impossible de lire toutes les parties en même temps. Nous prenons des « repères » musicaux pour savoir quand démarrer, quand jouer ou chanter telle ou telle note, ...et cela devient réflexe avec l’expérience. Ne croyez pas cependant que nous sommes favorisés par rapport à vous : l’analyse musicale d’une oeuvre est beaucoup plus difficile avec ce type de notation et l’effort de mémoire et de concentration qu’il faut fournir pour apprendre une oeuvre ou pour suivre une répétition de choeur n’est pas négligeable. Cela n’empêche pas que la musique puisse nous donner beaucoup de plaisir et constituer un formidable facteur d’intégration.
Vous avez une façon visuelle de noter la musique, tant mieux pour vous, c’est somme toute un mode d’écriture assez intuitif. Et puis qui sait si cela n’a pas aidé Beethoven à continuer à composer malgré sa surdité ?
Alors, ouvrez vos yeux et vos oreilles et vivez heureux !
Laurence de ROQUEFEUIL
